La sueur lui dégoulinait dans les yeux et le gaijin vêtu de noir se glissa hors du tee- shirt qui lui collait sur la peau, demeurant torse nu.
D'étranges tatouages qui faisaient plutôt penser à d'ancestrales peintures de guerre d'un autre temps se dessinaient sur sa peau blême, épousant à la perfection ses muscles saillants et harmonieusement dessinés.
Il ôta son bonnet de fine laine noire, l’envoyant avec le tee shirt sur un banc aux trois quarts oxydé par la fournaise, libérant une opulente et immense chevelure d'un blond presque platine, qu'il attacha rapidement en un chignon imparfait.
Les surveillants de la fonderie n'aimaient guère que l'on bafoue le règlement qui exigeait que les cheveux longs soient maintenus à l'intérieure d'un bonnet.
Il ne ressemblait guère aux autres hommes qui travaillaient devant la fournaise de la fonderie. Il était très grand et le blond de sa chevelure n'était pas du à des produits décolorants.
Un jeune homme en cotte de travail, japonais selon toute vraisemblance, lui tendit une bouteille et il le remercia d'un hochement de tête, un aimable sourire éclairant son visage barbouillé de noir.
Ce masque incongru rendait encore plus clairs deux yeux gris très clairs, presque transparents.
"Fawn-sama, tu ne devrais pas rester dans cette tenue ! Si le contremaître te voit tu vas écoper d'une sanction !"Nouveau hochement de tête et nouveau sourire, incroyablement doux.
Mais il ne fit pas un geste pour ramasser son tee shirt aux manches découpées version tank top grunge.
[b]"Viens tu toujours t'entraîner avec nous ce soir ? Ou bien vas tu rester cloîtré dans ta mansarde jusqu'à ce que tu oublies ce garçon ?" [/b]brailla l'autre avec un sourire à la fois moqueur et chagrin, sa voix couvrant à peine le bruit du feu ronflant dans les fours.
Il baissa les yeux et se mordit la lèvre inférieure, une profonde tristesse se lisant un court instant sur son visage empreint d'une grande noblesse.
"Je viens" dit il simplement.
Sa voix était grave et étrangement douce.
Un large sourire éclaira le visage de l'autre homme.
" J'en suis heureux Fawn-sama.. Et je ne serai pas le seul à l'être, tu peux me croire. Les enfants attendent depuis longtemps que tu vienne les entraîner...Ils t'admirent beaucoup tu sais".Il eut un air rêveur.
Il adorait les gosses...
Probablement parce qu'il savait qu'il ne pourrait jamais procréer...Ou bien les avait il toujours aimés...
Il ne savait plus trop.
"Ils t'appellent le gaijin avec une étoile qui brille dans...Eh voilà le contemaître ! "Fawn DeDanan rejoignit son tee shirt en deux longues enjambées et le renfila avant de se remettre au travail.
Encore deux heures et il pourrait aller déguster une part de cheesecake et un thé brûlant au salon de thé tenu par Yukikiko Tanabame, une délicieuse vieille dame pour qui il nourrissait une affection quasi filiale.
C'était là qu'il avait fait LA rencontre qui avait bouleversé sa vie dans ce siècle. Mais même si son coeur était brisé par le chagrin, son âme belle et noble, elle, vivait encore.
Il travaillait à la fonderie déjà quand leurs chemins s'étaient croisés.
Certes il était un chevalier. Et même un chevalier puissant.
Mais avant tout il était pauvre et avait besoin de travailler pour vivre. La fonderie était un endroit discret, le patron ne lui demandait jamais ses papiers et le payait souvent en liquide.
Il ne pouvait rien espérer de mieux...
Du moins de ce côté-là.
Pour le reste, le temps qui passe soignait toutes les blessures.
Il le savait il était déjà passé par des moments comme ceux là.
Mais son cœur saignait toujours autant chaque fois que cela se produisait.
Et contre cela il n’avait jamais trouvé de remède.
Un bruit sourd semblable à une sirène de camion ou à un beuglement résonna dans toute la fonderie et lentement, avec calme, chaque ouvrier prit le chemin de la sortie.
Et puis les mêmes gestes quotidiens : ôter ses vêtements de travail pour les ranger dans un sac fourni par la fonderie, suspendre le sac à un crochet prévu à cet effet, se diriger vers les douches communes, se laver, se sécher avec les serviettes elles aussi fournies par les patrons, puis s’habiller dans les vestiaires et enfin quitter les lieux, le tout en 15 minutes chrono.
Pas une minute de plus.
Les lourdes portes se refermèrent derrière les derniers traînards et Fawn , amusé, vit Akane Asahi presque courir pour le rattraper.
"Fawn ! Comme tu marches vite ! Alors ce soir à vingt heures au dojo ? D’accord ? "Il acquiesça et s’éloigna, se retournant pour adresser au jeune japonais un signe de la main en guise d’au revoir.
Il s’engouffra dans le métro qui le ramènerait comme chaque soir chez lui.
Mais ce soir était un soir un peu particulier. Il allait sortir de chez lui, voir des gens, des enfants et leurs parents.
Il y pensait encore quand Yukikiko Tanabame déposa devant lui une exquise tasse de porcelaine et une théire en fonte noire.
" Fawn….mon enfant…"Il cligna des yeux et sourit.
" Excusez moi…je…j’étais ailleurs " répondit il en baissant les yeux.
Elle le regarda et soupira, s’éloignant à pas menus, revenant avec une énorme part de cheesecake.
"Tu es souvent ailleurs…"Il regarda au loin, sans répondre.
Oh si seulement…si seulement il lui était donné le droit de le serrer encore une fois dans ses bras, remplir son cerveau de l’odeur subtile de ses cheveux….
Mais non.
Il était loin.
Loin et il l’avait oublié…
" Fawn, vas-tu manger cette part de gâteau ou bien attends-tu que je me mette en colère ! "ronchonna la petite mamie derrière son dos.
Il ne se retourna pas mais eut un pâle sourire, comme un enfant qui , prit en faute, savait toujours s’en tirer en jouant de son adorable charme.
Il aimait bien cette vieille dame.
Depuis la première fois où il avait mis les pieds dans son salon de thé.
D’autres clients entrèrent et elle partit s’occuper d’eux.